sexta-feira, 21 de novembro de 2014

LAURINE ROUSSELET | Léon‑Gontran Damas, passage du poème nègre




 

León-Gontran Damas 

Léon‑Gontran Damas [1] a la perception d’être nègre de chair comme on est “fils de sang”. Créateur de formes, il entonne des images pour que la mémoire de l’identité donne sa chance à la vie — poignante parce qu’instantanée. Et si l’innocence n’a pas de place dans l’assaut des signes à déchiffrer, l’écriture n’entend rien dire sans le cri du “Je” qui fait appel à la transcendance. Connaître le monde par son oppression (la déportation, les temps de la diminution, du mépris, l’esclavage, le crime) est à l’origine de la fabrique de la poésie damasienne: une poésie de combat, une poésie réaliste où la musique et l’humour serviront de tremblé à cet ordre intérieur.

A ce moment-là seul / comprendrez-vous donc tous / quand leur viendra l’idée / bientôt cette idée leur viendra / de vouloir vous en bouffer du nègre / à la manière d’Hitler / bouffant du juif / sept jours fascistes / sur /sept [2]

PIGMENTS, 1937 | Damas est, avec Aimé Césaire [3] et Léopold Senghor, [4] l’un des trois fondateurs de la renaissance culturelle des Noirs d’expression française. Il est aussi le moins connu. Pourtant, en 1937, Damas est le premier à publier un texte majeur de la poésie noire Pigments [5] comme un long chant d’amour pour l’Afrique. Avant de se fixer à Paris en 1929, il a déjà côtoyé Aimé Césaire, lors de ses études, à Fort‑de‑France en 1925‑26. Quant à ce dernier, il rencontrera Léopold Senghor “l’Africain”, son aîné, en 1931 au Lycée Louis le Grand (Paris).
“C’était au quartier latin en plein Paris dans les années 30. Un groupe d’étudiants noirs composé d’Africains et d’Antillais avaient décidé de ramasser dans la boue le mot de “nègre” pour en faire un sigle de ralliement, un drapeau. Il y avait Léon Damas, le Guyanais. […] Il était déjà un modèle, il était le plus “nègre” parce que le plus rebelle par ses idées, mais surtout dans sa vie. […] Des trois mousquetaires que nous étions, Léon‑Gontran Damas, Aimé Césaire et moi-même, c’était Léon Gontran Damas qui le premier illustra la Négritude par un recueil de poèmes qui portant significativement le titre de Pigments.” [6]
Floriano Martins | Estudos de pele, 2010-2011Le Surréalisme quadrille alors le milieu intellectuel de l’époque, et c’est Robert Desnos qui écrira la préface de Pigments, préface flambante, à hauteur de l’événement: “Il se nomme Damas. C’est un nègre… Damas est nègre et tient à sa qualité et à son état de nègre. Voilà qui fera dresser l’oreille à un certain nombre de civilisateurs qui trouvent juste qu’en échange de leurs libertés, de leur terre, de leurs coutumes et de leur santé, les gens de couleur soient honorés du nom de ‘Noirs’. Damas refuse le titre et reprend son bien.”
Dans ce recueil historique, au titre révélateur puisqu’il fait allusion aux distinctions physiques de sa race, Damas “l’Antillais” s’adressait aux Sénégalais. Il avait en effet parfaitement conscience du racisme ainsi que de l’affolante évolution de l’Allemagne. Le dernier poème de Pigments, “Et Caetera”, à destination des Sénégalais, appelle sans détour à la révolte.

Aux Anciens Combattants Sénégalais /       aux futurs Combattants Sénégalais / à tout ce que le Sénégal peut accoucher / de combattants sénégalais futurs anciens / (…) / Moi je leur demande / de faire taire le besoin qu’ils ressentent / de piller / de voler / de violer / de souiller à nouveau les bords antiques / du Rhin // Moi je leur demande / de commencer par envahir le Sénégal / Moi je leur demande / de foutre “aux Boches”  la paix [7]

Mais c’est en Côte d’Ivoire que son appel fut entendu. Pigments fut alors traduit en baoulé, [8] des Ivoiriens récitèrent les poèmes du recueil en refusant de se laisser mobiliser en 1939. Le gouvernement français sanctionne: le livre fut aussitôt interdit. Mais la censure ne peut rien contre la certitude apportée d’un pont entre les Antilles et l’Afrique. Tout homme noir, n’étouffant pas ses valeurs culturelles, trouvait en effet en ces vers, le support d’une solidarité infinie:

Va encore / mon hébétude / du temps jadis / de coups de corde noueux / de corps calcinés / de l’orteil au dos calcinés / de chair morte / de tisons / de fer rouge / de bras brisés / sous le fouet qui se déchaîne / sous le fouet qui fait marcher la plantation / et s’abreuver de sang de mon sang de sang la sucrerie / et la bouffarde du commandeur crâner au ciel. [9]

LE PARIS DE L’ENTRE-DEUX GUERRES | L’entre-deux guerres (1919‑1939) à Paris est le théâtre d’une Révolution culturelle nègre entraînée par la logique bolchevique (à base idéologique marxiste), [10] par la “mission civilisatrice” d’une France en Afrique et dans tout l’Empire, par la diffusion des thèmes panafricains, notamment ceux de Marcus Garvey, [11] nés en Amérique. L’idée de “la plus grande France” culmine d’ailleurs en mai 1931 par l’exposition coloniale [12] à Vincennes (Paris).
L’éclosion d’une revendication politique et culturelle nègre date de 1919, et c’est la dette de sang contractée par la France (durant la guerre 14‑18) qui légitimera l’argumentaire des militants nègres. [13] En 1926, c’est la grande période de la “prise de conscience raciale”où des organisations militantes sont fondées par des Nègres pour des Nègres. Les Africains et Antillais se nomment alors les “Nègres conscients”. Notons que le Prix Goncourt revient en 1921 à René Maran, Antillais, premier homme noir en France à remporter le prix, pour son roman ”Batouala”, [14] véritable pamphlet contre le colonialisme.
Le véritable tournant a lieu dans les années 30. Pour le grand public, c’est le triomphe de la vogue nègre qui se goûte dans les cafés, les caves, les galeries du quartier Latin (des modes les plus superficielles comme la revue de Joséphine Baker à la découverte du jazz, notamment de Duke Ellington, de l’Art Nègre, [15] comme de la sculpture nègre).
Mais la révolution culturelle s’affirme réellement de 1937 à 1939 par un ensemble d’œuvres: le Cahier au retour d’un pays natal, [16] considéré comme le manifeste de la Négritude d’Aimé Césaire, les Chants d’ombre et Hostie  noires, [17] deux recueils de poésie de Léopold Senghor écrits entre 1936 et 1945, sans oublier son fameux texte théorique de 1939 “Ce que l’homme noir apporte”. [18]
Bien sûr, cette révolution a été préparée. Elle le fut par l’exil volontaire des chefs de file de la “Negro Renaissance” de Harlem [19] à Paris à la fin des années 20 qui permit une intensité d’échanges culturels, d’idées politiques sans précédent. Léon‑Gontran Damas expose avec clarté sa reconnaissance envers les précurseurs de la Négritude: “[…]À partir de l’immersion que représentent pour nous Banjo de Claude McKay et après lui Home to Harlem et Banana Bottom, les écrits de Langston Hughes, de Sterlin Brown et de Walter White, nous conduisent de révélation en révélation à la découverte d’autres pays que le nôtre.” [20]
Par ailleurs, certaines revues littéraires ont laissé un dépôt, une empreinte indélébile conditionnant le mouvement de la négritude.
Le manifeste Légitime Défense, épigone du surréalisme français, est publié le 1er juin 1932 par un groupe d’étudiants [21] antillais de Paris. Inutile de vouloir trouver l’accent d’une quelconque “proto‑négritude”. La nouveauté réside dans l’apport des thèmes communistes. [22] C’est le journal L’étudiant Noir, fondé vers 1934, qui concrétise cette ouverture du mouvement de la Négritude. La seule présence de Léopold Senghor, “l’Africain”, donne en effet un nouvel éclairage sur la diaspora nègre de Paris.
Écoutons Léon Damas: … L’Étudiant Noir, journal corporatif et de combat avec pour objectif la fin de la tribalisation, du système clanique en vigueur au Quartier Latin. On cessait d’être un étudiant essentiellement martiniquais, guadeloupéen, guyanais, africain, malgache, pour n’être plus qu’un seul et même étudiant noir. Terminée la vie en vase clos.” [23] Dès lors, la révolution politique des revues précédentes (dont la célèbre revue La Revue du Monde Noir dirigée par Paulette Nardal) dans le communisme, la lutte anti-colonialiste, ne précède plus la révolution culturelle, et le Surréalisme n’est plus considéré comme “une école ou un maître”. L’objectif du groupe de L’Étudiant Noir n’a qu’une seule réalité: retrouver le patrimoine des civilisations africaines, la parole négro-africaine (à travers l’étude d’ouvrages ethnographiques, la poésie africaine traditionnelle…).

LEON‑GONTRAN DAMAS, POETE MARRON. [24] ENTRE LA GUYANE ET L’AFRIQUE | Le voile mental se déchire: Léon Damas a alors six ans lorsque la parole se libère. Il a souffert jusqu’ici d’asthme.
Son enfance est guyanaise, son adolescence martiniquaise, mais c’est à Paris, on l’a vu, lieu de convergence des Antilles et de l’Afrique, que Damas s’empare de ses ascendances africaines. Notons que la Guyane ne fait pas partie des Antilles. Le poète, d’ailleurs, ne sentira pas le conditionnement psychologique d’un insulaire. À Paris, il se dévoile donc naturellement Antillais, et l’ensemble de sa parole poétique s’organisera autour de ce modèle de commerce triangulaire: Europe‑Afriques‑Isles, modèle porté dans l’imaginaire collectif des Noirs antillais et américains:

Floriano Martins | Estudos de pele, 2010-2011Trois Fleuves / trois fleuves coulent / trois fleuves coulent dans mes veines [25]

Il subit donc, en tant qu’Antillais, la frustration du continent perdu, du continent lointain:

A DES MILLES ET DES MILLES / en Paris Paris Paris / Paris — l’Exil / mon cœur maintient en vie / le regret double / du tout premier éveil à la beauté du monde / et du premier Nègre mort à la ligne / mort sur la Ligne / qui mène encore / aux Isles de l’aventure / aux Isles à la dérive / aux Isles de la Flibuste / aux Isles de la Boucane / aux Isles de la tortue / aux Isles à Nègreries / aux Isles à Sucreries / aux Isles de la Mort-Vive [26]
Mais surtout, les vertus de son éducation inculquée ne font que déchaîner sa colère. / J’ai l’impression d’être ridicule / dans leurs souliers / dans leurs smoking / dans leur plastron /   dans leur faux-col / dans leur monocle / dans leur melon / (…) / J’ai l’impression d’être ridicule / parmi eux complice / parmi eux souteneur / parmi eux égorgeur / les mains effroyablement rouges / du sang de leur ci-vi-li-sa-tion [27]

Séparé de l’âme de son Isle par cette éducation des “très bonnes manières”, les préjugés bourgeois de son milieu mulâtre, la religion… Léon Damas apparaît tel un “assimilé”. Et, malgré l’humour du poète qui transparaît notamment dans son célèbre poème “Hoquet” (où il tourne la Négritude en dérision), s’affirme une intense souffrance, celle d’avoir été “blanchi”.

Blanchi // Ma haine grossit en marge / de la culture / en marge / des  théories / en marge des bavardages / dont on a cru devoir me bourrer au berceau / alors que tout en moi aspire à n’être que nègre / autant que mon Afrique qu’ils ont cambriolée [28]

Et l’idée du marronnage frappe doublement chez Damas lorsqu’il dénonce le silence complice de tous les esprits assimilationnistes:

et ceux / ceux parlons-en / qui vagissent aux Antilles /      de naître aux Antilles /               de naître en Guyane / de naître partout ailleurs qu’en bordure /        de la Seine ou du Rhône / ou de la Tamise / du Danube ou du Rhin / ou de la Volga / (…) / Ceux qui refusent une âme / ceux qui se méprisent / ceux qui n’ont pour eux-mêmes et leurs proches / que honte et lâcheté / Ceux qui renoncent une pleine vie d’hommes /         d’être /                autre chose qu’ombre d’ombres [29]

Ce n’est qu’en 1938, à travers la publication de Retour de Guyane, [30] que Damas se réappropriera son île. À Paris, Damas délaisse très vite ses études de droit pour approfondir ses connaissances sur l’Afrique à l’Institut d’ethnologie. Il obtient une bourse de recherche, et part étudier les survivances de la culture africaine en Guyane pour le compte du Musée de l’Homme. Ses recherches sur l’organisation matérielle et sociale des Nègres Bosch, ces nègres marrons, sont donc publiées dans Retour de Guyane, véritable pamphlet contre le colonialisme français en Guyane:

Partout l’Africain transplanté a pu être martyrisé, exténué, exterminé. Nulle part il n’a pu être annihilé ni maté: toujours quelques manifestations inattendues, soit dans l’art, soit dans le verbe même, soit dans l’action… témoignage indestructible et parfois, ironique vitalité de ces groupements. [31]

L’écriture est un voyage, on le sait, la lecture aussi. Cette œuvre en prose Retour de Guyane explore les bruits et senteurs retrouvés du sol guyanais. Les battements du tambour, les odeurs du “Rott Péye” caractériseront la vie re-mise à flot. Et, si Damas s’inscrit dans cette poétique de la résistance pour clamer la négritude, il ne le fera pas sans l’écriture de l’oralité, en vue d’élargir les frontières de sa revendication, revalorisation des civilisations noires, notons-le, dans la rencontre avec l’Europe.
Le véritable faire-part de cette culture, c’est son volume de contes créoles Veillées noires. [32] Les “konts” de Tétèche, narratrice mythique, incarnation vivante du pays natal se rattachent donc à l’oralité traditionnelle; comptines, dolos (sentences proverbiales ou paraboles), massac (jeu ritualisé des devinettes), l’orchestre créole (le son), les danses (le gragé, le kassé‑co, le négrier)… Le héros principal du livre est un lapin futé, prodige dans son art de détourner la force brutale, de la combattre. Damas a encore trouvé là le moyen d’inciter les peuples opprimés à se révolter.
Si l’imaginaire est intraduisible, la foi est le fruit d’un colportage. Les formules sont des stratégies de survie plus que des véhicules de la langue, elles sont organiques et appartiennent à une géologie interne. Damas proclame, Damas recueille, Damas enrichit la parole nègre si longtemps occultée dont est empreint tout entier le recueil Poèmes nègres sur des airs africains. Il présente ces chants d’amour, chants de guerre, chants funèbres et chants satiriques comme des traductions. Il écrit à ce propos: Traduits du rongué, du fanti, du bassouto, du toucouleur ou encore du bambara, les quelques textes que nous donnons aujourd’hui, auront l’avantage de révéler les aspects multiples de la poésie nègre d’expression et d’inspiration. Poésie dont la caractéristique essentielle réside dans le fait qu’improvisée elle n’est jamais déclamée ni dite, mais chantée.”
La poésie damasienne est fabuleuse en ce qu’elle confère à l’image de la résistance son accès. Et si elle engendre l’inconnu, c’est pour que l’ordinaire devienne absolu. Car Damas porte en lui le désir du mouvement, sa langue s’arc-boutant toujours contre un futur, le désir de la rencontre. Sa vie de voyage en témoigne: entre Amérique centrale (Brésil) et Afrique de l’Ouest (Sénégal, Côte d’ivoire), entre France et États‑Unis (où il deviendra professeur à Washington, Université Howard, en 1974). L’engagement peut décrire la terreur; derrière ce visage, il y a la volonté d’obéir à l’interrogation.
Léon Damas n’a pas manqué de lutter contre la mort ou d’entrer dans la vie par son meilleur: la conquête de la liberté. Sa vie tout entière cristallise le courant de ces forces. Il suffit de retenir qu’il fut un résistant engagé contre les Allemands, délégué de la Société Africaine de Culture à l’Unesco, député de la Guyane, conférencier à travers les États‑Unis (en qualité de fondateur de la ”Négritude”)… Le poète nous apparaît comme un parfait exécutant de l’espoir, et nous relisons aujourd’hui ces œuvres, parfois introuvables, “épuisées” dit-on, dans l’unique durée du chant de l’universalité.

LEON‑GONTRAN DAMAS, CREATEUR DE RESONANCES | Black‑Label [33] apparaît comme la consécration des œuvres précédentes. Dans le long déploiement du poème, quatre temps conduisent le poète de Paris à sa terre natale, “du Pays de Guyane à mon cœur accroché”. [34] De nombreux sujets y sont traités: la déportation des Nègres aux Amériques, la collaboration de Nègres autochtones, les Nègres honteux d’eux-mêmes, l’attachement au sol guyanais et le malheur implanté de l’ordre colonial, le double déracinement du Guyanais, la dénonciation de la volonté des assimilationnistes, etc.
Floriano Martins | Estudos de pele, 2010-2011Par ailleurs, ce recueil est considéré comme un poème des plus importants dans l’histoire de la littérature des Caraïbes, BlackLabel illustrant par son titre la question du Label à avaler, cette étiquette qui colle à la peau de l’homme noir infériorisé.

ET BLACK‑LABEL / pour ne pas changer / Black-Label à boire / à quoi bon changer [35]

On sait que chez Damas l’indignation ne redoute jamais le cri. Son monde est celui de la désobéissance.

Jamais le Blanc ne sera nègre / car la beauté est nègre / et nègre la sagesse / car l’endurance est nègre / et nègre le courage / car la patience est nègre / et nègre l’ironie / car le charme est nègre / et nègre la magie / car l’amour est nègre / et nègre le déhanchement  /             car la danse est nègre / et nègre le rythme / car l’art est nègre /         et nègre le mouvement / car le rire est nègre / car la joie est nègre / car la paix est nègre / car la vie est nègre [36]

On ne peut lire la poésie de Damas qu’avec les yeux. Le travail de l’ouïe enveloppe aussi la promesse de sa présence singulière.
Quand le merveilleux ouvre à la beauté. Quand le sensible obsède un poème par le son du tam-tam. Quand écrire relève du précaire, du détail à saisir pour approfondir le vide. Alors, un bruit éclate, un autre se sauve, et l’écriture chante, et l’écriture danse pour balayer le temps.
La poésie de Damas respire la répétition, la scansion, la psalmodie; la marque d’un style nègre pour faire jaillir de l’écoute l’attention du merveilleux. Senghor “l’Africain” écrivait à propos de la poésie de Damas “Le tout soumis au rythme naturel du tam-tam, car, chez Damas, le rythme l’emporte sur la mélodie”. [37] La musique révèle à vif ce que le silence, la solitude, la tristesse ou l’humour catalysent aussi d’incommunicable.

Ils ont venus ce soir où le
                         tam
                                tam
                                            roulait de
                                                              rythme
                                                                              en
                                                                                        rythme
                                                                                                       la frénésie
                         des yeux
                         la frénésie des mains
                         la frénésie
                         des pieds de statues
                         DEPUIS
                         combien de MOI MOI MOI
                         sont morts
                         depuis qu’il sont venus ce soir où le
                         tam
                                tam
                                            roulait de
                                                              rythme
                                                                              en
                                                                                        rythme
                                                                                                       la frénésie
des yeux
la frénésie
des mains
la frénésie
des pieds de statues [38]

Dans Pigments, son premier recueil, il est impossible de ne pas s’arrêter sur la dédicace du poème “Shine”: “Pour Louis Armstrong”Shine signifie “cireur de bottes” et renvoie au teint d’un noir brillant du Nègre, pure race. Armstrong compose en effet une chanson en 1930 (une reprise) qui rénove l’image du Noir, resplendissant dans son complet à la mode, et Damas est sitôt séduit par le jazz, emblème de la valorisation du Nègre.
Floriano Martins | Estudos de pele, 2010-2011Nombreux sont les poèmes chez Damas où l’on retrouve une texture polymorphe, et à l’instar du jazz, une unité dans la diversité des éléments (poèmes “Nuit blanche”, “Hocquet”, “Obsession” dans le recueil Pigments).
Dans l’œuvre entière de Damas, rayonne l’affirmation de la Négritude “Black is beautiful”. L’humour est inséparable de son œuvre, et provoque des ravages au même titre que le cri. Pour vivre dans le monde, il faut percevoir sa différence, la travailler jusqu’à en faire un objet réfléchi de l’humanisme. Damas l’a compris. Il ne plie pas au contact de l’autre. Il s’élève. Il prend la nuit à bout de bras (autre thème de la culture noire), il l’étreint, il se fond en elle, il jaillit à la lumière par le rire souverain. Et, s’il échange avec la mort des mots inavouables, c’est pour que écrire sur la peau noire affronte l’expression de la liberté.
Léopold Senghor écrit que la poésie de Damas est “souvent chargée d’une émotion qui se cache sous l’humour. Humour nègre qui n’est pas, comme le trait d’esprit, jeu d’idées ou de mots, affirmation de la primauté de l’intellect, mais réaction vitale en face d’un déséquilibre inhumain”. [39]
Le sarcasme, la dérision, la provocation, autant de figures de langage pour faire naître des temps nouveaux, pour faire sortir de l’ombre les voix des opprimés. L’anthologie de Damas intitulée “Poètes d’expression française, 1900‑1945” [40] symbolise la générosité du poète, pionner de la Négritude, qui a donné sa vie pour la réhabilitation de sa race, car jamais il n’aura cessé d’ouvrir la porte à l’unité. Sa pensée est envahie par la connaissance, l’unique: la sagesse.
Léon‑Gontran Damas, tombé dans l’oubli? comme son recueil Graffiti qui célèbre l’amour? Le mouvement perpétuel assimile l’absence, dont il se dégage instantanément; alors de la parole retrouvée le manifeste de la vie s’ébroue, l’exigence de l’absolu n’attendant rien recevoir du calcul.

NOTAS
1. Léon‑Gontran Damas est né le 28 mars 1912 à Cayenne, en Guyane, et mort le 22 janvier 1978 à Washington, Etats-Unis.
2. “S.O.S.”, Pigments Névralgies, Présence Africaine, 1972.
3. Aimé Fernand David Césaire est né le 26 juin 1913 à Basse‑Pointe, en Martinique, et mort le 17 avril 2008, à Fort-de-France.
4. Léopold Sédar Senghor est né le 9 octobre 1906 à Joal, Sénégal, et mort le 20 décembre 2001 à Verson, France.
5. Pigments, préface de Robert Desnos, éditions Guy Lévy Mano, 1937, Paris. Cet éditeur et grand typographe est un familier des surréalistes. Notons que des poèmes de Damas furent publiés dans la revue Esprit dès 1934.
6. Allocution de Léopold Sédar Senghor accueillant les cendres de Damas à Fort‑de‑France en 1978.
7. “Et Caetera”.
8. Le baoulé est un idiome important de la Côte d’ivoire.
9. Poème “La complainte du nègre”.
10. La Révolution russe de 1917 attire rapidement les militants anti‑colonialistes. Mais pour le communisme, le continent noir restera une préoccupation secondaire. La “cause nègre” n’existe que pour affaiblir le capitalisme international.
11. Jamaïcaien, Marcus Garvey fonde en 1916 aux USA une organisation panafricaine, l’UNIA (Universal Negro Improvment association): le premier mouvement de masse des Nègres américains. La mystique garveyiste repose sur le “retour à l’Afrique” baptisé “sionisme noir”, sur un anti-libéralisme, un anti‑communisme. Son combat contre le métissage vise à introduire la division raciale propre aux Antilles. Malgré sa composante raciste, de nombreux Nègres sont fiers de reprendre le fameux Black is beautiful du mouvement précurseur.
12. Les milieux surréalistes sont vindicatifs devant “la foire de Vincennes”. Le tract “ne visitez pas l’Exposition coloniale” est signé par André Breton, Paul Eluard, Benjamin Péret, Louis Aragon, René Char, Yves Tanguy, Georges Malkine etc.
13. Les militants nègres sont pan‑nègres ou assimilationnistes, communistes ou panafricains. Notons que certains tirailleurs sénégalais démobilisés en métropole deviennent dockers ou navigateurs dans les grands ports.
14. Batouala, véritable roman nègre, Albin Michel, 1921, Paris.
15. Notons l’ouvrage de référence de l’époque de l’ethnologue Georges Hardy “L’art nègre”, éditeur Henri Laurens, Paris. 
16. Revue Volontés, n°20, août 1939, Paris.
17. La publication est tardive: 1945 et 1948.
18. Liberté 1. Négritude et humanisme, Paris, Le Seuil, 1964.
19. Ce sont les soldats noirs américains (de la guerre 14-18) de retour au pays qui colportent d’idée d’une France “négrophile” attirant la nouvelle génération d’écrivains (Langston Hugues, Claude Mac Kay, Countee Cullen etc.). La Negro Renaissance balaye le désir d’honorabilité du Noir américain, du “Nègre civilisé” que le mouvementNew Negro s’était employé à habiliter. La veine “primitiviste” donne naissance notamment à une littérature de ghetto et de la plantation sudiste. Mais ils ne vont pas en Afrique pour autant…
20. Conférence donnée à l’Université de la ville de New-York, “Rétrospective sur la Négritude, 1974. Voir Daniel Racine, Léon‑Gontran Damas, 1912-1978, University Press of America 1979.
21. Etienne Léro, Jules‑Marcel Monnerot, René Ménil[1], Maurice Sabas Quitman.
22. Notons que le journal prolétarien La Race Nègre dirigé par Kouyaté (secrétaire général de la Ligue de défense de la race nègre fondée en 1927, la LDRN) avait déjà dénoncé “la bourgeoisie nationale nègre”.
23. Léon Damas: Notre génération (inédit). Cité par Lylian Kesteloot in Les écrivains noirs de langue française: naissance d’une littérature, éd. Université Libre de Bruxelles, 1963.
24. Qu’est-ce qu’un marron? Il désigne l’esclave qui fuit l’esclavage, qui s’extirpe de l’univers des plantations pour vivre en liberté sur les plateaux ou dans les bois (d’où le verbe marronner, et le substantif marronnage).
25. Black-Label, Gallimard, 1956, Paris.
26. Black-Label, Gallimard, 1956, Paris.
27. Poème “Solde”, Pigments, Névralgies,. Présence Africaine, 1972, Paris.
28. Poème “Blanchi”, Pigments, Névralgies, Présence Africaine, 1972, Paris.
29. Black Label, Gallimard, 1956, Paris.
30. Retour de sa mission ethnographique pour le compte du Musée de l’Homme.
31. Retour de Guyane.
32. Veillées noires, Stock, 1943, Paris.
33. BlackLabel fut publié en 1956, deux décennies ont façonné le temps depuis Pigments (1937).
34. BlackLabel., p.21., Gallimard, Paris.
35. Ibid.
36. Ibid.
37. Senghor in Anthologie de la poésie nègre et malgache de langue française.
38. Poème “Il s sont venus ce soir”, Pigments névralgies, Présence africaine, 1972, Paris.
39. Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, Présence Africaine, 1948, Paris.
40. L’anthologie est publiée aux éditions Le Seuil, 1947, Paris. 

Laurine Rousselet (Francia, 1974). Ensaysta. Sus publicaciones de poesía son Mémoire de Sel (2004), Séquelles (2005), Hasardismes (aforismos) (2011); y de narrativa:L’été de la trente et unième (2007), De l’or havanais (2010). Ensayo originalmente publicado en la revista Archipiélago # 73 (México, agosto de 2011). Contacto: rousselet.lo@wanadoo.fr. Página ilustrada con obras de Floriano Martins (Brasil), artista invitado de esta edición de ARC.
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